Il y a quelques mois, je me suis lancée dans un petit défi d’écriture : chaque jour, un mot m’était donné, et je devais écrire un texte autour de lui. Ce qui devait être un simple exercice s’est vite transformé en mini histoire, ponctuée d’anecdotes inspirées par les mots choisis. Je me suis prise au jeu et j’ai eu envie de partager cette aventure avec vous. Les mots sont mis en gras, pour vous guider à travers cette petite odyssée quotidienne. Bonne lecture !
« Bonjour Madame, félicitations vous êtes l’heureuse gagnante de notre super loto. Le voyage est donc pour vous. Nous espérons que vous profiterez pleinement de votre cadeau. »
Moi qui ne gagne jamais, je reste sans voix, l’enveloppe dans la main. J’avais complètement oublié le billet de loterie acheté à mon voisin. Un geste de sympathie pour soutenir son club de pêche en mer. Je relis le courrier, j’ai réellement gagné un voyage. Je vais enfin partir au soleil, oublier la grisaille du nord pendant quelques jours, me la couler douce sur le sable chaud d’une plage paradisiaque. Toute excitée je reprends la lettre pour découvrir la destination exotique que l’on m’a réservé. Mes yeux scannent chaque ligne pour arriver sur la dernière : « Nous vous souhaitons un agréable séjour dans notre fabuleuse Bretagne ! »
Ça frappe à ma porte, je pose la lettre et j’ouvre. Mon très cher voisin est devant moi tout sourire.
– Bravo Jane, gagner le gros lot, grâce à moi c’est juste fou !
– En effet, rétorqué-je, avec une pointe d’ironie, un joli coup du hasard.
– Et vous allez vous régaler dans notre belle région.
– Inévitablement, bonne soirée.
Je claque la porte et ferme les yeux pour ne pas pleurer. Dans ma tête se bousculent les images telle une cavalcade. Se mélangent, mes rêves de soleil avec la réalité tout autre. Un coup un parasol, un coup un parapluie, un chapeau de paille ou une capuche, ou encore des tongs versus des bottes en caoutchouc, tous traversent mon esprit. Un instant j’ai cru m’envoler au bout du monde finalement je vais juste partir dans un bout de France.
Dehors la nuit tombe. Dans l’ombre du salon, assise sur le canapé, toute emberlificotée dans ma couverture je regarde la valise devant moi. Je ne sais laquelle des deux est la plus tendue. A l’aube j’embarque vers une contrée inconnue, seule, avec mes doutes. Depuis des semaines je me répète que je devrais être heureuse d’avoir gagné ce voyage mais je n’y arrive pas. Est-ce la destination peu engageante, la période automnale, ou le fait de partir seule qui m’angoisse ?
Me voilà installée pour mon premier repas en tête à tête avec moi-même. Toujours à mes rêves d’horizons lointains ou du moins d’horizons ensoleillés je m’imagine, dégustant une bonne rouille de seiche, les pieds dans la mer. En ouvrant les yeux, je découvre devant moi le plat local que l’on vient de me servir, une potée bretonne. Beaucoup moins exotique dans le nom, mais aussi dans les odeurs. La faim me tiraille le ventre. Je prends donc ma fourchette à contrecœur pour piocher dans mon assiette. Au fil des bouchées mon palais découvre des saveurs inconnues. Je me dois de reconnaître que je me régale. Finalement, me dis-je, ce séjour va peut-être devenir plus plaisant que je ne le pensais.
Ce voyage organisé porte bien son nom, tout un tas d’activités me sont proposées. Ce matin on m’amène dans la forêt de Brocéliande. Une fois sur place, un guide raconte la légende autour du lieu. J’écoute attentivement l’histoire réunissant une fée, un chevalier, ou encore un roi. En avançant dans le bois, les anecdotes fleurissent presque à chaque arbre. Une fontaine de jouvence par-ci, une mare aux bulles magiques par-là, un château prison à droite, un tombeau à gauche, un monde merveilleux peuplé de mystérieux personnages. Au détour d’un chemin, apparait un énorme chaudron fumant, qui serait celui du fameux Merlin l’enchanteur. Le bruit des branches qui craquent sous nos pieds, les cris des oiseaux survolant la forêt créent une ambiance mystique. Un monde fantastique et envoutant s’ouvre devant nous. Cette randonnée se révèle des plus surprenantes.
Depuis mon arrivée, chaque matin, ma mauvaise humeur s’installe à peine les paupières levées. L’amertume m’envahit inévitablement en ouvrant les volets. Je me rends bien compte que je ne me conduis pas correctement vis-à-vis du personnel. Pas plus tard qu’hier soir je m’en suis pris au serveur simplement pour une histoire d’eau trop fraiche. Malgré tout il a gardé son calme en tant que professionnel, j’apprécie son côté indulgent, même si je ne le mérite pas. Personne ici n’est en cause et ne devrait subir ma colère. Je regarde mon reflet dans le miroir, et à voix haute je me promets dorénavant d’adopter un meilleur comportement.
Ce matin, à peine ais je mis un pied dehors que je suis interpellée:
― Je peux te poser une question ?
― Bien sur mon garçon, je t’écoute.
Du haut de ses huit ans, ce petit bout d’homme m’observe d’un regard auquel on ne peut rien refuser. Son visage ressemble à une tomate bien mure avec ses joues rouges écarlates, et son nez riquiqui, un véritable chérubin.
― Qu’est ce qui pèse le plus lourd entre un kilo de plume et un kilo de plomb ?
Je prends un tête sérieuse, faisant mine de réfléchir. Il me fixe avec un grand sourire, certain que je ne trouve pas la solution.
― Je dirais le plomb, parce que c’est très lourd.
― Perdu, s’écrit-il, les deux font le même poids !
― Mais oui, tu m’as bien eu !
Il part fier de lui en criant qu’il est le plus fort au jeu des devinettes. Je souris devant l’insouciance de l’enfance.
Cet après-midi le soleil pointe son nez, je décide donc de me balader, malgré le froid cinglant. Un charmant village m’a attirée avec ses chaumières chaleureuses. Je circule dans les ruelles, le coin est peu fréquenté, le calme règne. Les fumées virevoltent entre les cheminées. Je passe devant quelques commerces, une odeur gourmande embaume l’air, elle me guide. J’arrive devant une pâtisserie dont la vitrine à elle seule attise la gourmandise. Un kouign-amann, un far breton, des beignets, un gâteau meringué, je salive à leur seule vue. Cela me renvoie un souvenir d’enfance, quand ma grand-mère et moi allions choisir notre couronne des rois à l’occasion de l’épiphanie. Mes yeux d’enfants s’écarquillaient devant les glaçages, les fruits confits, et les saveurs de fleur d’oranger. Je ne peux résister, je pousse la porte pour rentrer au paradis des douceurs.
La nourriture est riche dans cette région, je dois éliminer sinon je vais prendre cinq kilogrammes d’ici mon retour. Je décide d’enfiler jogging et baskets pour un footing matinal. J’emprunte un chemin en terre, je traverse des champs pour arriver le long de grands corps de ferme. Je cours droit devant tout à mes réflexions, sans regarder autour de moi. D’un coup j’entends un bruit sourd, qui me fait sursauter, j’en perds l’équilibre et je chute tête la première dans la terre. Un homme se précipite vers moi, pour m’aider à me relever.
― C’est ce qu’on appelle être à côtés de ses pompes, ironise-t-il.
― Quel humour, je réponds, en frottant mes mains toutes râpées.
― Vous auriez pu vous blesser plus gravement, dit-il en me scrutant.
― C’est votre faute, pourquoi avoir klaxonné si fort ?
― Juste pour avertir les imprudents, la prochaine fois vérifiez où vous mettez les pieds.
― Merci pour vos recommandations.
Sur ce je tourne les talons et continue ma route, en boitillant légèrement. Encore une sacrée journée marmonné-je.
Il parait qu’en Bretagne l’appel de l’océan coule dans les veines de chaque habitant. Pour ma part, issue de la campagne Corrézienne, je ne me sens pas le pied marin. Toutefois durant mon séjour, il va bien falloir tenter une balade sur les flots. Pour commencer je vais d’abord m’imprégner de l’air iodé en longeant la côte à pied. J’admire ce paysage fascinant. Quelques rayons de soleil percent au travers des nuages et reflètent sur l’étendue d’eau, offrant un bel effet miroir. Le vent souffle l’écume à la surface, soulevant des particules cotonneuses. Le va et vient des vagues qui se déroulent émet un tel charivari, laissant croire aux sanglots d’un océan éploré. Je sens une goutte couler sur ma joue, serait-ce une larme d’émotion ou la pluie qui pointe son nez ? Pas le temps de tergiverser, il se fait tard je dois rentrer avant la nuit.
Si on m’avait dit que je trouverais des montagnes en Bretagne, j’aurais souri. Ce n’est pas l’endroit le plus réputé en France pour partir à la découverte des cimes enneigées. Pourtant ce matin on m’amène dans les Monts d’Arrée. Certes ce n’est pas les Alpes, toutefois le paysage que je découvre est tout aussi impressionnant. A perte de vue s’entremêlent des crêtes rocheuses recouvertes de bruyères. Le chemin emprunté serpente entre les pierres, la vue sur toute la région est à couper le souffle. Décidément je vais de découverte en découverte ici !
Depuis le début de mon séjour j’ai eu la chance de faire la connaissance de personnes authentiques. Par exemple, ce pêcheur amoureux de son métier croisé sur un petit port au détour d’une promenade. Après une nuit en mer il déchargeait sa précieuse marchandise sur le quai. Ma curiosité m’a poussée dans ses filets pour lorgner sa pêche. Il approcha et s’en suivit un cours sur les habitants des fonds marins. Il brandit une dorade, me fit admirer les rayures du maquereau. Il osa même poser à mon oreille un coquillage, dans lequel soit disant on entend murmurer l’océan. Un doux son envoûtant inonda tout mon être. Depuis je me sens comme attirée par l’appel du large.
Aujourd’hui en revenant sur les falaises, je tombe sur un drôle de paysage. Au loin sortant de nulle part, ils pointent leur nez à travers les dunes tels des quadrilatères. On ne parle pas de géométrie pourtant, mais d’histoire. Ils sont posés depuis des dizaines d’années, dernières traces d’une mascarade tueuse. En les regardant je m’imagine des batailles, des confrontations, j’entends le bruit des fusils, les cris de douleurs. Tout ceci appartient au passé, à mon passé, à notre passé, alors n’oublions pas ces hommes combatifs qui sont tombés pour leur pays. La ligne de bunkers relate bel et bien des actes de bravoure autour de l’ennemi. Laissons les vivre dans notre présent, car grâce à eux nous sommes là.
Plus les jours avancent, plus je me sens détendue. Ma bouderie s’estompe, mon sourire revient doucement. J’ai l’impression de rencontrer une autre personne, un deuxième moi. Un être bien plus agréable et qui sait profiter de l’instant présent. Loin du rythme métro, boulot, dodo j’apprends à respirer. Il faut admettre que toutes les attentions que l’on me porte, les paroles sympathiques à mon égard, contribuent à ce changement. Mon séjour ici se révèle beaucoup plus bénéfique qu’il ne le laissait entendre. Mon très cher journal, je crois que je m’attendris, telle une viande trop dure que l’on ramolli, toi seul est au courant bien entendu. Personne en ville ne doit savoir ce secret, ce ne seraient que moqueries et rigolades, ils ne comprendraient pas.
Ce soir c’est théâtre, je me régale devant tout cet humour, c’est bon de rire sans retenue.
― Que me dites-vous ? Une oraison
― Oui Madame
― Mais c’est à peine si nous nous connaissons
― Ce n’est point grave Madame
― Avez vous perdu la raison ?
― Pas du tout Madame
― Revenez donc à la prochaine saison.
― Non Madame
― Cela suffit, vous me provoquez des démangeaisons.
― Désolé Madame.
― Et cessez de m’appeler Madame je ne suis pas de la maison.
A l’heure du déjeuner, dans le restaurant de l’hôtel, il y a peu de monde. La saison ne se prête pas au tourisme. En cette fin d’automne, peu de gens s’aventurent dans ce coin de France. La porte s’ouvre en claquant, je sursaute au bruit et je lève mon regard. Un homme se présente pour une livraison de légumes. Il tourne la tête et je reconnais la personne m’ayant secouru lors de ma chute il y a quelques jours. Il me salue d’un grand sourire. Un incendie se déclenche dans tout mon corps, je sens le rouge me monter aux joues. Je croise les doigts pour qu’ il ne vienne pas me parler. Trop tard il s’approche doucement, et me demande comment vont mes égratignures. Je bégaye une brève réponse, des papillons dans le ventre. Voilà autre chose me dis-je !
Encore une sortie peu ordinaire cet après-midi. Assise dans les tribunes j’observe le public endiablé. Ça crie, ça chante, ça applaudit, chacun encourage son équipe. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre mais c’est l’endroit où il faut être aujourd’hui. Du plus jeune au plus âgé tout le village est présent. Les joueurs arrivent sous les acclamations. Le speaker présente les règles et le coup de sifflet lance le début du match. Les rouges et les noirs s’affrontent avec un tel engouement dans cette demi-finale de Quidditch, que je finis par me prendre au jeu. Je scrute le terrain de jeu, cherchant un quelconque maléfice, lancé par un sorcier mauvais joueur, presque déçue de ne rien apercevoir.
Nous y voilà, je me retrouve sur le pont d’un bateau de pêcheurs, pour une virée en mer à leurs côtés. Par chance la météo est clémente, avec un vent faible. Cette journée est organisée grâce à mon cher voisin à qui je dois ma venue ici. Je les regarde travailler sans les déranger. L’odeur de poisson me soulève l’estomac de si bon matin, mais je garde le sourire. Je me penche pour jeter un œil sur les filets, c’est alors que j’aperçois un banc d’étranges créatures translucides. Le capitaine vient m’expliquer que ce sont des méduses. Elles remontent des eaux chaudes avec les courants et si belles qu’elles paraissent, leurs piqûres sont douloureuses. Je contemple ce ballet de filaments dansant dans les remous du bateau, quel spectacle fascinant.
Le vent souffle fort en cette journée, comme certains disent, à décorner un bœuf. Il me faut absolument récupérer mon chapeau. Une bourrasque l’a décollé de ma tête pour l’accrocher sur un arbre. Si seulement je pouvais m’agripper à une branche. Je parviens à me hisser jusqu’à la moitié du tronc. D’un coup mes chaussures glissent et je tombe, directement dans les bras d’un homme.
— Encore vous, rigole-t-il, Je suis votre ange gardien.
— Je voulais juste attraper mon chapeau que le vent m’a pris, riposté-je.
Il me pose à terre et en deux temps il détache mon chapeau. Il redescend sans effort. Je le remercie vivement et sans réfléchir je l’invite à boire un verre.
Hier soir après avoir bu le fameux verre avec mon gentil sauveteur, il m’a convié à l’attraction annuelle. Nous retournons dans le stade pour accomplir une tâche dont il garde le mystère. En arrivant une banderole indique Poudlard. Décidemment il y a des passionnés de Harry dans le secteur. Sauf que cette fois il n’y a pas de match. Beaucoup de monde occupe la pelouse, attendant le signal. Au son de cloche chacun part récupérer un balai et grimpe dans les tribunes pour le nettoyage de fin de saison. Je ne m’attendais pas du tout à cela mais au final l’ambiance est conviviale, on rigole bien. Dommage que mon séjour s’achève, je commence vraiment à apprécier la région et ses coutumes.
Et voilà c’est déjà la dernière page. Tu m’as accompagné tout au long de ce périple. Chaque jour je t’ai submergé de textes relatant mes aventures, tu les as accepté en silence. Ce séjour qui s’annonçait mal se termine de façon remarquable. La Bretagne a fini par m’éblouir avec ses couleurs, ses paysages et ses habitants. Mon cœur en est tout retourné. Je suis tellement conquise que les mots me manque. Je terminerais donc en te remerciant pour ta patience, face à tous les griffonnages que je t’ai fait subir. Mon cher carnet de voyage, je te range loin des regards indiscrets, mais pour moi l’aventure ne s’arrête pas là. Mon cœur a décidé de faire des siennes alors je vais l’écouter !
Cet exercice m’a rappelé combien l’écriture est un voyage à part entière : chaque mot ouvre une nouvelle porte et chaque texte devient une petite aventure. Il m’a aussi donné envie de vous emmener plus loin… bientôt, je pourrai partager avec vous mon premier roman, et j’espère qu’il vous fera voyager autant que ces 21 petits textes.
Anyès 🌻